Parfois l’idée de traiter ici des sujets soit périphériques à mon activité de dessin, soit complètement extérieurs me fait de l’œil, mais je me tais, car ce genre d’idée survient généralement lorsque je suis verrouillée sur un travail. Levez la main si vous connaissez le sentiment : il m’est extrêmement difficile lorsque je suis sur une illustration d’être présente ailleurs, et sur un site web, c’est encore pire car mon navigateur web devient mon outil de travail (le WYSIWYG qu’il m’a toujours manqué sur mes applications d’écriture de code) et toute crise de procrastination doit être traversée autrement, souvent par l’entremise d’un jeu vidéo ou d’un livre. Un sujet de perpétuelle perplexité est la communication autour de son travail, matière en laquelle je suis : nulle à chier. Vous pouvez ordonner tout votre soûl, choisir longuement les bonnes étiquettes, prendre le temps qu’il faut pour rendre votre univers plus accessible aux personnes trahies par leurs yeux, leurs oreilles ou leur mental, détenir la patience nécessaire pour préparer le déploiement simultané de vos œuvres en divers endroits, il y a des cases à cocher qui vont bien au delà de toutes ces considérations et tant pis pour vous si celles-ci viennent naturellement à l’encontre de votre personnalité même. Traumatisée, je voue une admiration sans bornes aux autres artistes qui forcent les courants pour se draper dans d’irascibles principes, tel cet elficologue qui n’a pas d’email et même, pas de téléphone (jeté de graines, mille fois), ou tels illustrateurs qui passent plusieurs années sur leurs pièces.

Sans même aborder le douloureux sujet de la sociabilité, la façon de produire même influence déjà vos retours. J’ai souvent entendu dire que pour s’améliorer en tant qu’artiste, il fallait dessiner, dessiner et toujours dessiner. Cela se confond souvent dans l’esprit des gens avec une succession rapide de créations et je dois dire que pour partie c’est vrai, si je me prends comme exemple ma propre technique stagne depuis un petit bout de temps car je vois très mal dans l’espace et en même temps les occasions de travailler sur ce point ne se produisent qu’au commencement de chacune de mes illustrations, autant dire très peu (et ça pourrait être pire : on pourrait me jeter des fleurs sur mes compos les moins audacieuses jusqu'à ce que je me persuade que je n'ai pas besoin de chercher plus loin). Mais rarement est abordé l’autre enjeu de cet exercice, qui est qu’une telle constance marque votre présence auprès des amateurs d’art car s’ils doivent attendre trop longtemps à chaque fois, ils ont tôt fait de vous oublier. Car autre chose qui a changé depuis les débuts du net, c’est qu’une certaine curiosité à laquelle j’étais habituée s’est complètement évaporée et honnêtement je ne sais même pas par quoi elle a été remplacée. Avant, c’était normal d’apprendre les bases du code HTML et CSS, lesquelles sont par ailleurs bien plus simples qu’elles n’en ont l’air, pour monter une petite galerie qui prolongeait l’esprit des illustrations qu’elles abritaient. C’était avant les sites blancs et avant les plateformes de blogging qui ont introduit une bien mauvaise habitude chez les utilisateurs, celle du contenu anarchique qui met en avant le tout dernier post au détriment de ceux plus anciens mais plus intéressants, typiquement un post avec des photos de nourriture qui relègue la dernière grosse illustration en page 2[1]. Passer d'un public qui fouillait systématiquement le répertoire de vos images pour débusquer vos photos persos, à un autre qui a déjà du mal à aller voir la page 2 n'augurait donc rien de bon pour les hyperliens que nous plaçons désormais dans nos bios sur les réseaux sociaux. Si… vain. J’ai souvent œuvré pour que ce que je peins ne circule que de manière diminuée en dehors de chez moi, au détriment souvent de ma propre promotion. Hélas, c’est plus fort que moi tant je me suis passionnée pour les comportements utilisateurs ces dernières années. Point de tambours ni trompettes lorsque j’ai une nouveauté, il faut que je n’en poste qu’un détail, voire que je ne relaie pas les posts qui accompagnent ces sorties, car c’est ainsi que je mesure la curiosité des autres ou leur manque de, en l’occurrence.

Mais par ailleurs je ne profite que très peu de l’effet positif de suspense que fournissent les photos à la volée des travaux en cours. Sur mes herbiers j’y arrive un peu car les éléments ne sont que peu entremêlés et je ne gâche donc pas la surprise finale. Néanmoins ces pièces ne sont pas franchement celles dont je suis le plus fière. Elles ne suivent pas un effet de mode car elles restent proches de qui je suis, du fait que j’ai toujours ramassé des plumes, des coquillages, des pierres, des criquets morts dans une boîte de m & m’s, mais elles n’amènent rien et je les considère en réalité comme des pièces commerciales, si l’on peut dire cela d’œuvres qui ne m’ont rien rapporté ou presque (deux seulement ont fait l'objet de tirages et n'en ai vendu que lorsque les gens les avaient sous les yeux. Avoir un stand lors d'évènements proches de mes loisirs me fait cruellement défaut !). Comme très souvent je suis partagée sur les illustrations avec du végétal, même et surtout si cela me concerne. Je comprends parfaitement les illustrateurs botanistes de profession, la sérénité qu’il existe à représenter quelque chose que l’on a ramené chez soi, tangible, ce rejet de la documentation fastidieuse, cette simplicité qui fait du bien comparée à de très difficiles compositions mentales pour des illustrations scéniques, surtout quand vous n’avez pas cette tant désirée vue en 3 dimensions, que votre vision était déficiente pendant les années où vous faisiez du modèle vivant et que maintenant que vous êtes en province les cours de ce genre sont presque toujours indisponibles (et chers). Mais le revers de cette contemplation, c’est le vide. Je suis un jour passée à côté d’une capture d’écran fabuleuse, manquant de me trépaner accidentellement tellement mes yeux ont roulé haut dans mon crâne. Une tatoueuse qui ne faisait que des motifs floraux recevait sur l'une de ses photos un commentaire d’une fille à propos d'une de ses collègues qui aurait justement le même tatouage. L’égo froissé, la tatoueuse lui a répondu que c’était tout à fait impossible. Pensez-vous, ce chrysanthème qui ressemblait à des millions d'autres…! Tout est dans le dosage, ce « déjà-vu » ne me gênant aucunement chez les artistes variés mais justement la variété tombe en désuétude me semble-t’il.
Comme tout doit aller vite et que le public — qui a l’argent pour financer la vie de l’artiste — a la capacité d’attention d’un enfant, l’obsession et la répétition ont le vent en poupe et nombreux sont les créateurs qui tentent désespérément d’installer un « style » ou une symbolique qui leur restera associée. Car s’ils ont suffisamment traité un même sujet, ils deviennent une référence à la matière. On parle d’eux. C’est leur truc, c’est à eux. Mon précieux. Et parfois, l'épuisement du filon semble échapper à ces mineurs.

Je reviens à présent sur mon fil rouge de la communication artistique. Ce contentieux avec Facebook qui me fait rater tant de rencontres, d’interactions, parlons-en. J’ai eu vent de Facebook il y a bien longtemps, par l’intermédiaire de ma sœur qui étudiait en Californie au moment où ce truc a commencé. Nous sommes retombés récemment sur des photos de son yearbook de cette année-là, et croyez-moi, je ne vois pas comment dire cela avec des pincettes mais il y a franchement des tronches. Résultat, j’ai toujours associé ce type d'objet à quelque chose de profondément ridicule et m’embarquer sur un yearbook en ligne glorifié ne me tentait pas du tout alors que je scrutais volontiers les nouveautés technologiques. Facebook, tournant sur le net pour beaucoup, mais pour moi le début d’une longue série de déceptions (cela aussi mériterait un post à part entière : mon cheptel de bien-aimées bêtes noires). Mon conflit avec iceluy réseau est insoluble : mon pseudonyme, un mononyme pour lequel il est déjà difficile d’imposer la bonne graphie (ôtez-moi cette majuscule que je ne saurais voir car alors nous parlons d’un personnage de mon imagination et non de moi), qu’entendre prononcé me hérisse pourtant, ledit pseudo donc se trouvait incompatible avec la politique de ce réseau car l’heure était alors à briser dans l’allégresse une des règles les plus élémentaires du net en forçant l’usage du vrai nom et prénom. L’inscription était donc pour moi doublement proscrite, avant même de considérer l’utilisation ! Bien sûr, le mélange grinçant entre l’imaginaire et la vie réelle, les vies sociales forcées et les vies sociales choisies dont j’ai parfois quelques aperçus, constitue le troisième critère rédhibitoire[2] contre lequel se fracassent tous les bons conseils que l'on peut me prodiguer pour ma carrière…

Je crois que j'ai fait le tour (mais aussi laissé quelques portes entrouvertes) de certaines de mes réflexions sur la promotion artistique dont certains écueils me sont tout personnels, et je suis un peu désolée moi-même de vous livrer ce billet si peu… lumineux qui s'est mystérieusement écrit tout seul aujourd'hui, et qui ne sied nullement à une future trentenaire censée plancher sur des slogans pour expliquer que cela va être la meilleure décennie de sa vie parce que le yoga, la nature, gaïa et les enfants. C'est vrai que je pourrais toujours me lancer dans cette belle aventure où tu rends les clés de ta vie d'adulte pour devenir le valet de petites personnes particulièrement insipides qui n'ont à la bouche que les goûts de leurs amis, les brouilles de leurs chefs, des activités abrutissantes et d'autres plus créatives où elles vous en mettent plein la vue de par leur naïveté, ou plutôt la votre parce que vous n'y voyez pas les emprunts aux autres hobbits. Donc si je vous parais sinistre, déjà dites-vous que j'ai bien conscience que j'habite dans un centre-ville relativement vivant, que ma vie de bohème m'appartient encore, que parfois, j'arrive encore à capter l'attention[3] de nouvelles personnes avec mes petits dessins, et que les Guns N' Roses se sont reformés de sorte à ce que je puisse les voir en concert vendredi dernier !

Sinon en ce moment je n’arrive pas à consacrer du temps à mon billet de photos en cours, happée que je suis sur de l'illust' (tant mieux vous me direz, puisque j’étais censée faire du site et que c'était pas la joie… mais un projet plutôt concret m’a quelque peu détournée du droit chemin.). Enfin c'est pas plus mal que tout cela soit sorti aujourd’hui au détriment de mon illustration, car il n’y a pas de raison que je ne m’épanche que chez autrui (une spécialité) !

Notes:

[1] Et alors que je pensais qu'on ne pouvait pas tomber plus bas, les nouveaux algorythmes remélangent tout ça n'importe comment désormais !

[2] Liste qui s'arrête là où celle des critères non-rédhibitoires commence…

[3] C'est comme les sous, mais en moins lucratif.